Tunisie, Égypte, Lybie, et tout le reste du monde comme d'un jeu de domino : l'ordre ancien tombe, une nouvelle ère est née. Mais l'ère de quoi, de qui ? Twitter, Facebook et tous les médias sociaux : est-ce que la parole est à nous pour de bon? Sommes-nous à l'aube d'un affranchissement d'autogouvernés, total et définitif, comme le prétendent tous ces experts et gurus du 2.0 et du Cluetrain Manifesto (un autre 95 thèses
, tiens, tiens)? Est-ce que le pouvoir reviendra finalement et définitivement au peuple? Certains avancent qu'à la base d'une réflexion visant à amener réponse à ces questions, un mème fondamental s'impose : et si nous avions affaire à un autre homme, un homme pour lequel rien n'a encore été écrit, né non seulement de la fusion de l'orient collectiviste et de l'occident des droits de l'individu, mais aussi de celle des ancestrales intuitions organiques avec les implacables révélations du matériel technologique? Faisons-nous face à un homme né orphelin d'un point de vue civilisationnel puisque prétendument sans précédent permettant de le comprendre, et par conséquent de le régir, sans un humanisme correspondant pour le glorifier ? Devons-nous voir dans cet homme nouveau les circonstances historiques d'une singularité imprévisible et insoluble ? Est-ce à dire, donc, que notre narratif sémitico-occidental est sur le point de sortir d'un cycle constitué d'une séquence enchantement-domestication-désenchantement que nous avons fidèlement suivi comme de bonnes petites gerbilles depuis 10,000 ans, alors même que nous approcherions d'une fusion culturelle avec le silo indo-sino-oriental qui a lui-même répondu à une périodicité similaire ? Je crois qu'il n'en est rien. Je crois même que loin de déroger à son prévisible programme, notre petit programmé poursuit son évolution dans la plus régulière des linéarités, mu par les mêmes macromotifs primaires que nous connaissons par cœur depuis qu'il se donne la peine de laisser des traces de son existence. Une existence qui, oserai-je même dire, est généralement d'un ennui téléologique assez spectaculairement navrant. Je tenterai ici de le montrer. Et j'utiliserai pour cela le programme lui-même, qui dans le cas de l'occident, est le texte de la mythologie judéo-chrétienne. Un peu d'herméneutique n'a jamais tué personne.
Sois parfait! (haweî shelîm
, Génèse 17,1 והוי שלים
dans l'araméen original) telles furent les paroles de Dieu invitant l'homme à devenir surhomme, qui, depuis une tradition orale née en Mésopotamie, le berceau de la civilisation humaine, environ en 6000 avant notre ère, fondèrent l'occident sémite. Faisant du personnage de Yaveh le fondateur d'un humanisme qui est pratiquement resté inchangé depuis. Ce sois parfait
semble d'ailleurs être de loin la parole la plus étymologiquement importante de toute notre histoire, car de shelîm
, le mot araméen pour entier/entièreté, parfait/perfection, paix/paisible, intègre/intégrité, complet/complétude, par lequel nous sont parvenus les mots shalom
, salem
, Jerusalem (ville parfaite), saalam
, Islam (exercice de la perfection) muslim
(pratiquant de la perfection), et aussi le latin salus
, le français salut, et par une savante alchimie mélangeant les langues dérivées du nostratique que j'ai confirmée auprès du célèbre protolinguiste George Starostin, il est maintenant apparent que nous devions à shelîm
(ou à tout le moins à ses racines antérieures) le grec helos
, et les salutations hello
, allo, etc. Force est de constater qu'à même l'ADN occidental, à travers chaque salutation, chaque poignée de main, se reconduit cette invitation au dépassement de soi.
Or voilà, pour des raisons administratives ce sois parfait
, nous est malheureusement parvenu dans une forme beaucoup moins enchanteresse: soumets-toi
. Une traduction pratique pour l'autorité qui, l'histoire le montre bien, abusa maintes et maintes fois de la formule. Il nous fallut rien de moins que le gros canon qu'est Jésus, fils de Dieu, à la fois Dieu lui-même et parfaitement homme, le verbe fait chair, pour redire, illustrer, et dépeindre de sa propre vie que l'homme n'est pas seulement l'objet de l'humanisme, mais aussi son sujet: que l'homme n'est pas fait pour la loi, mais la loi pour l'homme
. Ce Jésus révolutionnaire, dans sa sainte colère, écorchant au passage les pharisiens, précise par conséquent que l'élite ne saurait s'enorgueillir d'un talent, d'une position ou d'une capacité extraordinaire, alors qu'avec les privilèges qui accompagnent ce talent, cette position ou cette capacité, viennent en fait néssairement des responsabilités qui font, et c'est là est toute l'essence du message, intrinsèquement partie de l'ascèse judaïque originale. Ainsi, dans leur forme combinée définitive, les testaments, proprement appelés l'ancien et le nouveau, recèlent de l'absolue totalité des principes fondateurs de l'humanisme : du libre dépassement de soi au libre don de soi. Il n'y a de plus grande loi que d'aimer son prochain, a-t-on dit.
Mais la quiétude de l'homme ordinaire, proprement béatifié, fort de savoir chacun de ses cheveux divinement comptabilisés, ne durera guère plus d'un millénaire, car bientôt on vit une nouvelle élite naître de la persécution romaine, repue du sang de ses martyres et maitrisant de façon encore plus stupéfiante la rhétorique supportant pourtant clairement une justice sociale. Dans ce contexte nouveau de rébellion apparurent subséquemment les 95 Thèses, les révolutions, les guillotines sur les cous des rois très chrétiens, les schismes, puis les lumières, que nous instaurâmes officiellement, à tort, comme l'époque instigatrice de l'humanisme.
La démocratie d'un état de droit, mode de gouvernance réciproque déjà existant dans la noblesse religieuse, fut alors donnée à la plèbe. N'ayant cependant, jusqu'à ce jour même, su trop bien quoi faire de ce pouvoir confus, le peuple céda de plein gré sa légitime souveraineté à une soi-disant représentativité parlementaire qui, dans un hermétisme absolu, ne sut jamais être représentative de quoi que ce soit, confortée dans sa position par de nouvelles théories économiques basées sur une méritocratie pseudochrétienne du devoir (Smith, Weber et cie), élevant au rang de charité bien ordonnée une certaine productivité nationale ainsi que d'autres principes très ouvertement esclavagistes. Les cyniques furent d'ailleurs très prompts, et très nombreux, à relever la contradiction. Il faut rappeler ici Sloterdijk dans son Parc humain, que je ne citerai pas, avec lequel je ne suis pas entièrement d'accord, mais qu'il faut lire absolument (merci à Martin Lessard pour me l'avoir fait connaître), auquel ceci se veut en quelque sorte une réponse.
Nous arrivâmes bientôt à la Deuxième Guerre et ses horreurs qui tuèrent définitivement, en apparence du moins, tout potentiel d'attrait pour ce projet humain, cette idée de l'Homme, ayant-droit de son environnement parce que responsable de celui-ci, et responsable, parce que fondamentalement bien intentionné. Difficilement, nous dûmes nous rendre à l'évidence que nous avions plutôt affaire à une collégialité encore plus hermétique d'éleveurs dressant une masse docile, béate, impersonnelle, joyeusement, volontairement et consciemment ignorante, à des troupeaux de personnes-commodités, de bêtes sociales totalement domestiquées, infiniment mobilisées, reproductibles et dispensables, toujours prêtes à servir. Une biomasse innocente, jamais responsable et toujours insignifiante: des animaux amenés à choisir l'enfer du non-être de leur vivant même.
Ajourd'hui, plus d'un siècle après, le poison de l'indifférence, de la résignation et de l'apathie mélangées coule dans toutes les veines, exception faite, évidemment, de ces nouveaux pharisiens, ces technomessies si généreux, qui proposent, à travers les programmes-logiciels dits sociaux, dans le plus grand mépris de l'individualité des utilisateurs, une fausse communion qu'il fait consensus d'appeler intelligence collective. Et donc, en 2011, nous sommes, jusqu'à preuve du contraire, même en prenant en compte les nouvelles technologies sociales, dans une phase toujours ascendante d'opérationnalisation de la domesticité humaine. Le pire est que nous ne semblons toujours loin d'avoir atteint une masse critique de désenchantés à même de saisir les automatismes pouvant motiver les travaux intellectuels qui permettraient un nouvel espoir, un nouveau sens. C'est en cela la quintessence de la désolation la plus noire. Ces experts et docteurs des médias sociaux, ces community managers, guru du viral et du Thank You Economy, neuromarketeux de tout acabit, ne restent encore et toujours que des techniciens de l'écoulement des stocks et des sensations. Tout parfumés et superbement composés qu'ils sont, ils se rient de l'angoisse des ceux qu'ils ont cheptelisés, et ne font que reformuler la même rhétorique de maintien de leurs sous-sujets dans une sous-potentialité de sous-personne. Peut-être cette fois, donnons-le leur, ils le font dans une gamification plus contemporaine, mais certainement pas orginale: retwitter pour gagner ou pour faire tomber son gouvernement, c'est encore du pain et des jeux.
Et les opérateurs de ce grand jeu, ils seront éventuellement vomis, avec toutes ces élites tièdes qui ont été vomies historiquement. En attendant, de HumanML et la nudité formelle à WS-HumanTask, en passant par Amazon Mechanical Turk et Watson, certains informaticiens et programmeurs, ces nouveaux théologiens, ces prêtres du doute et de l'espérance, continueront à travailler sur la nouvelle clairière toujours promise en vous rappelant périodiquement que les possesseurs-praticiens d'une certaine littératie numérique auront, dans ce futur pâté de maisons préparées, quand même les meilleures places, et que ces meilleures places ne leur seront pas enlevées. Et ils continueront de clamer que tous sont, comme d'habitude, appelés à être programmeurs, mais que peu se donneront la peine d'être plus que des programmés, comme à l'habitude depuis des millénaires. Tout en souhaitant que vous compreniez que je ne suis aucunement opposé à l'idéal collectif (la prochaine clairière sera plus confortblement collective), bien au contraire, je crois avoir démontré que la conjoncture sociale créée par l'ubiquité du réseau et de ses conversations ne constitue aucunement et ne constituera jamais le point d'échappement du cycle, parce qu'elle comporte encore et comportera toujours une élite éventuellement ou immédiatement oppressive. Et c'est ce qu'il fallait démontrer. QED.
Et maintenant, quoi?
Je vous sens curieux de ce que ces mystérieux programmeurs nous réservent. Allez, je vous donne quelques pistes étant moi-même un des leurs.
Il y a ceux qui, dans un éventuel nouvel ordre, se demandent si nous, les humains, serons encore forts et dominants, si nous serons encore riches, et si nous aurons encore raison. C'est intéressant, certes, mais je suis de ceux qui croient que la force, la richesse et l'intelligence ne sont pas une fin en soi, mais des moyens pour une finalité beaucoup plus intéressante. C'est pourquoi, les questions que je me pose, vont plutôt comme suit : serons-nous bons (dans le sens de bonté) ? Serons-nous justes ? Serons-nous beaux (dans le sens d'esthètes) ? Si oui, le serons-nous plus ou moins qu'aujourd'hui ? En somme, quelle dignité pour l'humain dans ce nouvel environnement, quel progrès? Comme nous l'avons vu plus haut, les forces en présence aujourd'hui posent le problème de la dignité humaine de façon toujours plus pressante. Le cycle civilisationnel humain est en fait une spirale, ascendante ou descendante selon qu'on progresse positivement ou négativement dans cette espérance en sa propre destinée.
Et puisque nous observons les mêmes paramètres dans les éléments déclencheurs (nouvel environnement, nouveaux oppresseurs) de la séquence que nous amorçons dans le cycle, l'intuition d'une interpolation fructueuse des révélations et sagesses ancestrales selon les nouvelles valeurs des paramètres semble parfaitement légitime. On peut aisément s'en convaincre en regardant l'histoire des sciences et technologies qui façonneront notre nouvel environnement. En effet, l'informatique, née paradoxalement du désenchantement de la Deuxième Guerre, voit ses pionniers saisis de questionnements essentiellement théologiques. On n'a qu'à penser aux paradoxes de Russel, à l'incomplétude de Gödel et à sa reformulation formelle de la preuve ontologique de Saint-Anselme, à la morphogénèse et au Test de Turing, aux machines molles de von Neumann, et ainsi de suite jusqu'à aujourd'hui. La nature théologique de l'incomplétude de Gödel, pour ne prendre que cet exemple, difficilement identifiable à première vue, est rendue très évidente par les travaux de Douglas Hofstadter qui l'érige en principe esthétique quasi universel : le sens à donner à une chose se trouve toujours à l'extérieur du domaine ou du contexte dans lequel la chose elle-même existe : objet, discours sur l'objet, grammaire du discours. En ce qui concerne l'humain physique, le contexte porteur du sens en question n'est nul autre que le domaine ontologique où l'objet d'étude est la personne abstraite. Ainsi nous cesserons de parler de l'homme, de sa spécifiticé, de ses droits et de sa dignité, pour ne plus nous intéresser qu'à la personne, de sa spécificité, de ses droits et de sa dignité. Sortir du système, du contexte de la physicalité, donc. Passer d'une théologie anthropocentriste à une théologie spéculative et ontosophique où la quête est une forme de géométrie de la personne et de son idéal. Matricisation, modélisation, vectorisation, discrétisation, uniformisation, virtualisation, népholisation. Espace, temps, matière, énergie, information. Abandon, abnégation: comme je le disais en 2004 à travers mon appel à la nudité formelle, il faut se préparer théologiquement à une désincarnation qui sera d'autant plus douloureuse selon qu'on est attaché aux accidents humains obsolescents. Car c'est la réalité elle-même, nonobstant l'infinité de ses strates et contextes ontoépistémologiques, qui restera intrinsèquement insatisfaisante. Mais à en voir comment on se rend massivement dépendants du Réseau et de ses nouveaux modes de socialisation, il semble que la matrice soit déjà l'objet de plus de passions et d'intérêt qu'un réel prévisible, un réel parmi d'autres d'ailleurs. La migration se fait sans trop de douleur, tout compte fait.
Dans cette théologie qui, disais-je, ne saurait être sauvagement positive et affirmative, mais plutôt humblement spéculative et tentative, il n'y a que des questions. En voici quelques exemples tirés rapidement et au hasard: est-ce que la notion d'identité au-delà de l'intégrité référentielle se pose quand il s'agit d'une personne? Est-ce que le genre ou le fait d'être immuablement sexuée est une caractéristique fondamentale de la personne? Et pour ce qui est de ce regroupement de personnes qu'est l'intelligence collective, on peut se demander comment se calculera son quotient intellectuel. Est-elle dotée d'un libre arbitre et pourvue de droit? Ce libre arbitre et ses droits sont-ils respectivement plus grands que ceux de leurs constituants? Est-ce que les fruits de l'exploitation cognitive de cette intelligence collective sont justement répartis entre ses membres? Cette intelligence potentiellement omnisciente, souveraine et omnipotente ne devient-elle pas semblable à Dieu lui-même, dans la façon dont Il a été défini comme l'intégration de la volonté de Tout? Est-elle aussi égalitaire, gratuite, décentralisée et neutre qu'on le prétende? Peut-elle seulement aspirer à l'être? Est-ce que cette réalité virtuelle réhabilite ou nie l'homme dans sa physicalité? L'homme virtuel perd-il sa citoyenneté physique, graduellement, proportionnellement à son émigration du réel? Parle-t-on d'un posthumanisme, d'un néopersonnalisme? Quel est le statut moral de l'ensemble des traces virtuelles qu'une personne laissera dans cette intelligence collective? S'agit-il d'une mémoire, ou de la personne elle-même? Est-ce que les personnes de synthèse sont admises dans cette ontologie, puis dans cette communion et comment faisons-nous la différence? Si l'on craint l'intelligence de synthèse prise isolément dans sa forme la plus artificielle, ne devrait-on pas aussi craindre l'intelligence collective, qui est aussi une intelligence n'émergeant pas de façon exclusivement naturelle? Sur quel mérite, sur quelle morale, la dignité de cette personne sera-t-elle basée? Dans la nouvelle géométrie de la personne, de la réalité, est-ce que la Révélation, et par la suite la culture des lumières, reste attrayante?
À cette dernière question, je serais d'ores et déjà tenté de répondre par l'affirmative. Et je ne rejette pas en cela les autres traditions culturelles de la planète. Elles devront elles aussi procéder au même débroussaillage que les Occidentaux. Débroussaillage qui, d'ailleurs, semble être le seul à pouvoir mener à un véritable dialogue interculturel et interreligieux. Mais pour l'instant, il est évident que ledit débroussaillage se fera dans un premier temps à la manière d'un dialogue intraculturel, intrareligieux: pour une théologie éventuellement plus pure et plus absolue, espérant l'homme, la personne restée simple, l'Être poète, le Très-Alpha… en toute conscience de l'inéluctabilité d'une prochaine crise d'insatisfaction, d'incomplétude et d'inconnaissance. Le sacré de la personne, le construit moral qu'est la personne, reste aujourd'hui comme il y a 10,000 ans l'objet de la théologie, de plusieurs théologies, en fait, qu'il convient, encore et toujours, de comparer, de négocier, selon qu'elle rend ses "espérants" plus ou moins heureux, plus ou moins efficacement. Théories et textes bientôt élevés au rang de théologies nationales et constitutives, elles sont l'objet de la seule conversation qui soit d'intérêt: celle incessante et incessible qui consiste à répondre à l'invitation à se libérer à se dépasser et à se réfléchir meilleur. Il n'y aura pas de solution définitive. Les saints seront des saints, dans le langage et son chaos, cet immense et sublime potentiel. Et de ses saints et poètes nouveaux, l'histoire récente en est déjà pleine : Alan Turing, Kurt Gödel, Jon von Neumann, Bertrand Russell, Douglas Hofstadter, Stephen Wolfram, Richard Feynman, Theillard de Chardin, John Forbes Nash, Aphex Twin, Arvo Pärt, Philip Glass, Rad Hourani, William Gibson, Isaak Asimov, Philip K. Dick, Arthur C. Clarke, Ian McDonald, Ian M. Banks, Dan Simmons, Umberto Eco, Jorge Borguès, Italo Calvino, Peter Sloterdijk, Carl Sagan, Jacques Derrida, Margaret Atwood, Michel Foucault, etc., etc. Amen!